Monday, June 15, 2009

Academic Freedom at Threat

Ici-bas un courriel qui circule dans le milieu académique canadien concernant une conférence organisée par l'université de York dans le cadre de son cinquentenaire et discutant de la solution d'un État binational de la question palestinienne:

  • You may have heard by now that both B'nai Brith and CIJA have launched a very public campaign denouncing the upcoming "Israel/Palestine: Mapping Models of Statehood and Paths to Peace" to be held on Glendon campus from June 22-24, 2009. Most recently, B'Nai Brith has asked Minister Gary Goodyear to review the SSHRC funding of the conference (see B'Nai Brithstatement at the end of this e-mail). The Minister has responded by asking SSHRC to consider conducting a second peer reviewof the conference funding application!For other examples of how this attack on the conference is being waged, see the CIJA site (Canadian Council for Israel and Jewish Advocacy): http://www.cicweb.ca/scene/2009/05/cija-statement-on-upcoming-york-university-conference/... and an article in yesterday's National Post: http://www.nationalpost.com/story.html?id=1675953CALL FOR ACTION: Support academic freedom! Challenge these attacks on academic conference!1) Write to York University President Shoukri. Congratulate him on his strong stand in support of the conference and academic freedom (though he also denounces the academic boycott of Israeli universities more generally). Tell him that you do not agree with CIJA.E-mail: PRESIDNT@YORKU.CA (NOTE: There is no second "e" in this e-mail address; it is not a typo)2) Write a letter to Minister Goodyear. Tell him that you object to a second peer review, and ask him to account for his actions. You may also wish to say that you support CAUT's call for his resignation (http://www.newswire.ca/en/releases/archive/June2009/10/c4859.html) He can be reached at GOODYG@PARL.GC.CA3) Attend the conference. Program and registration information can be found at: http://www.yorku.ca/ipconf/4) Write a letter to the Globe and Mail, responding to today's article (200 words or less). E-mail LETTERS@GLOBEANDMAIL.CAHere is the link to the article: http://www.theglobeandmail.com/news/national/goodyear-questions-mideast-forum-funds/article1175909/5) Sign Faculty4Palestine Open Letter to defend academic freedom and freedom of speech on Palestine in Canadian universities and colleges. Go to www.caiaweb.org/faculty (click on red icon to view petition). To sign, send an e-mail to faculty@caiaweb.org

Le CRSH, par le biais d'un communiqué, a rebuté le ministre Goodyear qui appelait à un réexamen du financement de la conférence cédant ainsi aux pression du lobby pro-israélien, exprimant sa son attachement à l'intégrité du processus de revue par les paires préalable à tout financement public de conférences académiques. Notons aussi la réaction de l'Association des Universités et Collèges du Canada, qui condamne par la voix de son directeur exécutif "The action of the Minister of Science and Technology contacting the president of SSHRC to express political concerns is not something we have seen in this country since the McCarthy period" et appelant à la démission du ministre.

Les organisations pro-israelienne ne baissent pas pour autant le bras et continuent, à quelques jours de la conférence, de faire pression pour un retrait du financement public (le Présient de l'université Mamdouh Shoukri ayant réaffirmé que la conférence aurait lieu comme prévu). Ainsi le blog ''Proud Zionist'' (sic!) appelle toujours à presser SSHRC de retirer son financement sous le pretexte que le programme ayant été revu initialement est différent du programme actuel. Un mensonge éhonté, je peux en témoigner. Une solution pour mettre fin à cette ridicule polémique serait d'exposer exceptionnellement sur la place publique le processus de revue ayant abouti au financement de la conférence. Encore que l'objectif des organisations pro-israelienne semble bien être simplement l'intimidation des conférenciers et le maintien d'une pression continue afin de prévenir au future, si possible, toute manifestation semblable. La ''Coalition Against Israeli Aparthaid'' ayant connu les mêmes difficultés à exprimer son opinion sur certains campus universitaires au Canada.

Affaire à suivre..

Tuesday, March 24, 2009

Help, i read Corbin

Abject, stupide, moyen-âgeux, scandaleux, dégoûtant, totalitaire. Voilà ce que m'inspire la chasse aux sorcières orchestrée par les autorités marocaines contre une soit-disante infiltration de la doctrine chi'ite au Maroc. Au delà du mépris de l'histoire, le vrai danger d'une telle entreprise est l'amalgame qu'elle crée entre un courant de pensée et l'action politique, la libre conscience et la subordination à des desseins politiques hostiles et étrangers, l'intérêt pour d'autres horizons culturels et l'adhésion à des projets politiques. J'avoues être un lecteur intéressé et assidu de la philosophie, de la théosophie et du mysticisme chi'ites qu'incarnent les oeuvres de Farabi, de Sahrawardi, d'Ibn Sina ou d'Ibn Roumi. Je suis sans doute et sans le savoir, même si mon intérêt est purement ''scientifique'' et littéraire, un agent inconscient du projet iranien visant à déstabiliser la ''sécurité religieuse'' (chapeau bas à celui qui a inventé ce concept!) du royaume malekite.
Au rythme où se déroule cette cabale médiatico-sécuritaire, autant organiser au coeur de Rabat des autodafés des ouvrages de Louis Massignon, d'Henry Corbin ou d'Abderrahman Badawi; ou du moins les retirer des bibliothéques et des cursus académiques au Maroc.
J'attends toujours les réactions des organisations des droits de l'homme au Maroc et ailleurs, et celles des apôtres du projet moderniste du royaume ouvert sur les autres cultures, religions et civilisations.

PS1. L'AMDH et Amnesty International Condamnent.

Taia sur Semiotext(e)

J'ai découvert ce matin qu'Abdellah Taia avait son entrée dans la célébre revue Semiotext(e) parmi les plus grands noms de philosophie et de litterature post-modernes. Certes, diront d'aucuns, la revue n'est plus ce qu'elle était, et la note de présentation n'échappe pas aux lieux communs mettant l'accent sur l'orientation sexuelle de l'auteur assumée dans un envrionnement hostile plus que sur la critique littéraire de son oeuvre. Je ne l'ai honnêtement jamais lu, et sa démarche ''promotionnelle'', sans exclure une sincère volonté de changer les choses selon sa propre perspective, m'intéresse peu. Il est peut-être temps de s'en faire ma propre idée..

Monday, March 02, 2009

De l'habeas corpus

Durant les rafles et les procès politiques subséquents dont furent victimes les communistes égyptiens au temps de Nasser, Louis Awad, intellectuel et critique littéraire réputé, fut soumis à une traditionnelle séance de bastonnade en guise de bienvenue au centre de détention (ironiquement, les communistes à cette période des débuts des années 60, supportaient Nasser et sa politique perçue comme des balbutiements d’un socialisme non-scientifique, et nombre d’entre eux criaient lors des séances de tortures ‘’vive Nasser!’’; mais le pouvoir désirait et exigeait (chose qu’il a finalement obtenu non sans l’aide de l’URSS) qu’ils dissolvent leurs structures respectives et intègrent la structure nassérienne centrale de ‘’l’Union Socialiste’’). Rejoignant ses camarades de cellules en piteux état (habits en haillons, lunettes cassées, etc.), Awad eut en entrant ce commentaire subliminal : ‘’eh bien, j’ai su aujourd’hui qu’en Égypte il n’y a aucun respect pour l'habeas corpus..!’’ Inutile de préciser que malgré leurs malheurs et le respect qu'ils avaient pour l'un de leurs leaders, ses camarades éclatèrent tous de rires..

Wednesday, February 18, 2009

ICJ on ''Anti-terrorism'' Laws

Important rapport de la Commission internationale de juristes sur les dérives et les limites des lois spéciales anti-terroristes.

Wednesday, February 04, 2009

I.R Theory: A selection

  • Raymond Aron, 1967, ‘’ Qu'est-ce qu'une théorie des relations internationales ?’’, Revue française de science politique, Année 1967, Volume 17, Numéro 5, p. 837 – 861

    Une théorie des relations internationales ne peut, selon l’auteur et à l’instar des autres sciences sociales, aspirer à la ‘’pureté’’ des théories des sciences appliquées ou mêmes celle de la science économique. Toute étude des relations internationales est de son point de vue sociologique au sens de Pareto (c.à.d. non logique, non économique), non historique au sens de Weber et ne permettant, par conséquent, qu’une forme de modélisation ou, au mieux, ce que Merton appelait une middlerange theory.

  • STEVE SMITH, ‘’SINGING OUR WORLD INTO EXISTENCE: INTERNATIONAL RELATIONS THEORY AND SEPTEMBER 11’’, International Studies Quarterly 48, 3, and 2004:499-515.

    L’auteur porte une charge ‘’agressive’’ contre la discipline des relations internationales l’accusant de plusieurs maux dont (anathème suprême en nos temps) celui d’être responsable de la vision du monde ayant conduit à l’horreurs du 11 Septembre. L’auteur reproche à la discipline d’être ‘’marked by political assumptions masquerading as technical ones.’’ Cette prétention de value-free (revendiquée notamment par le paradigme néo-réaliste longtemps dominant) est, selon lui, fallacieuse et superficielle car, en tentant d’expliquer le monde tel qu’il est, c'est-à-dire servant les intérêts des dominants, en refusant de considérer la historicité des événements du monde et en ignorant la possibilité d’un monde différent, les théories dominantes des relations internationales sont au moins normatives et, pour une critique plus radicale, idéologiques (un argument pas loin de celui de Robert W.Cox en faveur d’une théorie critique des relations internationales. Voir Robert Cox, 1981, Social Forces, States, and World Order.)

  • Stanley H. Hoffmann, 1955, International Relations: The Long Road to Theory, World Politics, Vol. 11, No. 3 (Apr., 1959), pp. 346-377

    L’auteur critique aussi bien le réalisme de Morgenthau (trop instrumentaliste), la théorie des systèmes et les théories de la prise de décision appliquées aux relations internationales (tantôt trop mécanistes tantôt trop réductionnistes). L’auteur, à la suite de ses critiques, plaide pour un pluralisme et un relativisme excluant toute distinction entre la théorie ‘’purement scientifique’’ et la théorie ‘’normative’’. Si pour lui, et de manière générale, ‘’la science pure’’ est un mythe, le conseil politique, une des fonctions de toute théorie des relations internationales, présuppose paraphrasant Mill, à la fois la science et la téléologie.

Friday, January 23, 2009

Souveraineté, Paix et Justice (3) + Bibliographie

Justice et Souveraineté

La justice en relations internationales est elle aussi en relation dialectique avec l’ordre et la stabilité. Il est difficile dans les relations entre États, comme c’est d’ailleurs le cas en politique domestique, de concevoir la justice sans l’ordre (Bull 1977). Or, l’ordre international, avec les règles et les institutions qui le soutiennent[i], peut être une entrave à la réalisation de certaines formes de justice. La souveraineté, mécanisme de réforme censé à l’interne approcher les principes de justice morale, peut aussi être source et cause d’injustice à l’échelle domestique et internationale. Ce paradoxe, relevé par Kant dans son traité de réforme internationale (Franceschet 2002), a subi les effets de l’évolution historique et des changements qu’on connues les communautés sociales et leurs relations mutuelles.

Qu’est-ce que la justice internationale?

Nous avons exposé comment la conception de la paix a évolué dépassant sa teneur ‘’négative’’ pour intégrer une dimension ‘’positive’’ se référant au bien-être de la population, son accès aux besoins de base et la nécessité d’une solidarité internationale. De fait, la justice, ce concept abstrait comme le sont ceux de souveraineté et de paix, devrait aussi, pour acquérir une existence concrète et se dépouiller de sa polysémie, être confronté au monde phénoménal et séparée de la vertu. Hedley Bull (1977) a bien mis en évidence cette profusion de sens dépendamment du niveau d’analyse et de la propre subjectivité de ceux qui en parlent[ii]. De manière générale, à l’échelle des relations entre États, la justice internationale se référait aux ‘’moral rules held to confer rights and duties upon states and nations’’ (Bull 1977). La souveraineté, et ce qu’il en découle comme droits à l’intégrité territoriale et à l’unité nationale, faisait (et fait toujours, du moins formellement) partie de ces droits, mais n’a historiquement que peu résisté aux réalités des interactions au sein de la société internationale. Maitland[iii] disait que ‘’legal ideas never reach very far beyond practical needs.’’ La souveraineté des États-nation fut ainsi très souvent sacrifiée sur l’autel des intérêts des plus puissants ou ceux du maintien de l’ordre international[iv].
La justice individuelle (ou humaine) est historiquement antérieure à celle de la justice entre États. La révolution française est peut-être ce moment historique qui a amené les droits individuels au premier plan de l’agence politique en apportant deux changements fondamentaux : La normalité du changement politique et la redéfinition de la souveraineté (‘’interne’’) désormais résidant dans le peuple (Wallerstein 2004). La justice devint, à l’échelle d’une société donnée, un ‘’besoin socialement reconnu’’, un bien à la fois général et particulier dont la satisfaction fait l’objet de ce que Rousseau appelait ‘’le contrat social’’ (Walzer 1984). À l’échelle domestique, la justice est en premier lieu réalisée au travers de l’ordre coercitif. L’anarchie étant considérée, à la fois dans les traditions ‘’réalistes’’ que libérales, la pire des injustices et la coercition un besoin en soi dans ce large groupe qu’est une communauté politique homogène. Cette conception individuelle ou humaine de la justice constituait une norme subversive pouvant entrer en contradiction avec la justice internationale qui traite principalement des États unitaires et non pas des individus (Bull 1977). Il s’avéra donc, surtout après la seconde guerre mondiale, qu’un droit international positif considérant les États comme uniques justiciables de crimes commis uniquement contre d’autres États, ne pouvait pas tenir compte de crimes commis par des États contre des individus ou des groupes d’individus d’autres États ou appartenant à leur propre communauté politique, de crimes à caractère transfrontalier et massif commis par des individus ou de crimes contre l’humanité commis par des individus dans des situations de guerre ‘’légitime’’, etc. La justice internationale devait ainsi être refondée pour tenir compte des droits individuels et cet appel à la refondation ne fut généralement, comme on pourrait le deviner, pas le fait des États mais de groupes militants transnationaux défendant les droits de l’homme et appelant à ce que la souveraineté des États ne soit plus ce principe immuable et inviolable servant d’alibi à la poursuite des atteintes aux droits humains[v].

Repenser la justice, repenser la souveraineté
L’idée d’une justice cosmopolite, en ce qu’elle considère qu’il n’y a qu’une seule société mondiale constituée d’individus égaux en droits, est attrayante à première vue mais résiste très peu à la réalité du monde. Les hasards de l’histoire ont fait que le monde est constitué de communautés politiques distinctes, plus ou moins homogènes, avec des cultures différentes et des intérêts propres qui convergent et divergent au gré des contextes historiques. Mettre en place cette idée révolutionnaire, souvent erronément attribuée à Kant[vi], revient, dans un monde n’ayant pas encore complètement enterré le souvenir de crimes sans précédents commis au nom tantôt de la suprématie des valeurs tantôt de leur universalisme, à raviver la crainte que ce ‘’prosélytisme’’ des valeurs humaines universelles et de l’intérêt commun ne soit rien de moins que du ‘’particularism disguised as universalism’’ (Wallerstein 2004). Pourtant, la conception de la justice internationale a changé intégrant à nouveau l’individu et son bien-être au centre de son intérêt, mais cette fois à une échelle plus globale créant un processus que Foucault aurait pu appeler ‘’gouvernementalité globale’’. L’interdépendance de plus en plus prononcée entre les États et la convergence de leurs politiques ont crée une situation où les problématiques sociales sont beaucoup plus complexes ne pouvant être résolues par la seule intervention des États.

Réformer et moraliser

Le cosmopolitisme et la paix perpétuelle ‘’Kantiens’’ ont fait date, ne pouvant résister à la réalité du monde d’aujourd’hui, d’hier, et peut-être aussi celui du proche demain. La souveraineté des États est, comme nous l’avons montré, un principe paradoxal dans son rapport à l’anarchie, la guerre et la paix. Figé, immuable, inflexible et monolithique à l’interne, en ce qu’il est porteur d’ordre et de paix sociale[vii], il s’avère plus formel, flexible et en tout cas sujet à la réforme, lorsqu’il est appliqué dans les relations entre États. C’est ce paradoxe que différentes réformes se sont attelées à résoudre de Kant et Grotius à Walzer et Etzioni.

La réforme Kantienne

La réforme Kantienne part du postulat que les conditions à l’échelle domestique et à l’échelle internationale sont interreliées. Si la souveraineté pour Kant est une nécessité à la maîtrise de la nature de l’homme qui est ‘’an animal who needs master’’, sa réforme à l’interne passe par une constitution ‘’républicaine’’ offerte par le souverain, et à l’externe par une agence des États menant à leur ‘’réconciliation’’ (Franceschet 2002). La forme de gouvernement républicain n’éliminera pas la guerre mais introduit ce que Kant appelle ’’l’hésitation’’ en place et lieu du caprice monarchique. Les États n’ont pas besoin d’être domestiqués, ce qui exclut le souverain global, c’est l’anarchie qui a besoin de l’être. Cela ne peut se faire que par l’intermédiaire d’une histoire universelle qui pourra mieux aboutir à la ‘’foedus pacificum’’ que ne pourrait le faire une contrainte sur la souveraineté des États. La ‘’sociabilité associale’’ finira, selon lui, par triompher sur le gouffre entre la nature humaine phénoménale et sa rationalité morale transformant les relations entre humains, et par ricochet entre États (Doyle 1983). Ce modèle de la réforme de la souveraineté a eu ses moments de gloire entre les deux Grandes-guerres avec la doctrine de Wilson avant d’être discrédité par la seconde guerre mondiale et la résurgence du réalisme. Il continue néanmoins à bénéficier d’un certain intérêt dans le champ académique des relations internationales donnant naissance au programme de recherche de la ‘’paix démocratique’’[viii].

La théorie morale de Walzer

Reconnaissant que la guerre, dans un système d’États souverains ne pourrait être en tout temps évitable, Walzer se propose d’en circonscrire la justesse (‘Jus ad bellum’) et d’en moraliser la conduite (‘jus in bello’). Il propose ainsi une ‘’théorie de l’agression’’, qui se veut l’antidote du ‘’réalisme’’ et de l’utilitarisme, articulée par ce qu’il appelle le ‘’paradigme légaliste’’ qui postule un ordre moral entre des États indépendants en analogie avec l’ordre civil à l’intérieur d’un même État (Dopplet 1978). Walzer (1978) adopte une conception ‘’Burkéenne’’ de l’État-nation où ‘’nations are established; they must grow of their own, nurtured by factors of language and geography and custom which are not subject to human control.’’ C’est le ‘’contrat’’, qui se construit sur ce que Braudel appelait la longue durée, qui fait que des hommes et des femmes décident de vivre dans une communauté historique exprimant leur culture et reflétant la forme politique sur laquelle ils se sont mis d’accord (Wlazer 1980). En conséquence, il n’y a pas pour lui de forme légitime ou non-légitime de gouvernement, celui-ci n’étant qu’un instrument aux mains des citoyens. Ceci étant, le statut international d’un État, sa souveraineté et ses droits internationaux, sont inférés de sa capacité à honorer son contrat avec sa population sans recours constant et excessif à la coercition physique et morale (Lackey 1982). Les États ont donc des droits moraux d’auto-détermination et d’intégrité territoriale semblables à ceux de liberté et de droit à la vie pour les individus à l’intérieur d’un État. Au niveau du jus ad bellum, toute guerre d’agression[ix] est criminelle, fait perdre à son auteur ses droits internationaux et appelle une résistance légitime[x]. La souveraineté des États n’est cependant pas absolue, et un État perd également ses droits lorsqu’il viole gravement les droits de ses citoyens ou lorsqu’il est en bute à un mouvement de sécession majoritaire dans la population. Au niveau du jus in bello, l’individu qui prend les armes (portant ainsi, selon l’expression de Walzer, la marque de Caïn) perd son droit à la vie même si sa guerre est juste et devient inférieur aux non-combattants qui doivent être préservés sauf en cas ‘’d’extrême urgence’’ définie comme ‘’a crisis which threaten the existence of the political community’’ (Lackey 1982).
La théorie morale communautarienne de Walzer propose ainsi une transformation modérée de la souveraineté interne et externe. Un gouvernement qui ne satisfait pas aux besoins sociaux de sa population, définis dans un sens large, n’honore pas le contrat social et perd le privilège de la souveraineté qui lui a été accordée par la population. Il perd aussi sa souveraineté à l’international et les droits qui en découlent s’il commet le crime d’agression ou s’il opprime sa propre population.

La théorie communautarienne d’Etzioni

Cette approche normative présente une vue plus radicale de la manière d’aménager la souveraineté des États en vue d’atteindre des objectifs de paix, de stabilité et de justice dans le monde. Basée sur une vision d’une communauté partageant et affirmant des valeurs communes de bases, elle propose un cadre de l’action en vue de la réalisation à la fois de besoins sociétaux que ceux personnels. L’unité de la communauté est portée par les buts et les valeurs qu’elle partage et qu’il s’agit de diffuser et de transmettre aux prochaines générations. C’est une éthique des droits et des responsabilités qu’Etzioni (1993) propose mettant des restrictions sur certaines libertés des individus en vue d’atteindre les objectifs de bien-être de la communauté dans son ensemble. Pour lui, les problèmes du monde doivent être adressés par la communauté dans son ensemble et non seulement par l’initiative individuelle. Appliqué à l’échelle internationale, ce cadre de réflexion et d’action tend vers un État global où l’État-national garderait une certaine autonomie à l’échelle de son territoire, mais serait obligé de partager sa souveraineté avec des entités supra-territoriales. La formation de l’État global empruntera, selon cette vue, le même chemin que celui qu’a prise celle de l’État-nation, à savoir celui de la sécurité, et se fera par l’intégration d’entités régionales regroupant des États territoriaux (Etzioni et Mitchell 2005). La construction de valeurs à l’échelle de la communauté globale se fera par l’intérêt des États à combattre collectivement des menaces globales et le dialogue moral entre nations.
On le voit très bien, cette approche implique une remise en question radicale de la souveraineté des États. Supposant ou postulant qu’il est possible d’arriver à fonder une communauté internationale, elle ignore complètement les divergences culturelles, économiques, politiques et sociales entre les différentes communautés politiques et porte peu d’attention aux possibilités de conflit dans son cadre d’analyse. La communauté internationale n’est pas une entité suffisamment stable et cohérente pour remplacer l’État (Cunliffe 2007), et c’est une ‘’dangereuse illusion’’, mettait en garde E.H. Carr (1939), ‘’to suppose that this hypothetical world community posses the unity and coherence of communities of more limited size up to including the state.’’

Conclusion

La souveraineté, comme l’État, est un construit social et historique sujet à évolution et au changement et non un attribut objectif et immuable de l’État. Nous avons l’espoir d’avoir montré que cette norme, règle ou institution n’a jamais été une notion figée, sinon elle aurait risqué, comme plusieurs autres institutions sociales autrement à leurs époques plus fortes, de disparaître et de se désintégrer sous les coups des événements de l’histoire. La souveraineté, comme le montrait et l’énonçait si bien Krasner (1999), est une ‘’hypocrisie organisée’’ tant les États poursuivant leurs propres intérêts déguisés en une rhétorique de principes normatifs n’y ont prêté que peu d’attention. En fin de compte, et comme l’observait M.G. Smith, ‘’in a system of sovereign states no state is sovereign.’’
On a pensé à tout, ou presque, pour atteindre la paix et la justice dans le monde. Moraliser la guerre, la criminaliser, favoriser la paix et la sécurité, redistribuer autant que possible les richesses, etc. Tout cela a été réalisé durant les dernières années dans ce cadre d’hypocrisie généralisée qu’est la souveraineté pour une raison fort simple : On n’a encore rien pu imaginer de moins pire. On rapporte qu’aux anarchistes qui appelaient à la destruction de l’État, Trotski avait coutume de rétorquer : ‘’Quoi après ?’’ Ceux qui appellent aujourd’hui à en finir une fois pour toute avec la souveraineté des États traînent eux aussi ce lourd péché. Ils n’ont jusqu’à présent rien proposé de cohérent ou de relativement réalisable à la présente structure du système basé sur la souveraineté.
Le monde d’aujourd’hui n’est après tout pas aussi économiquement interdépendant et globalisé qu’il ne l’a été en 1910 ou même à l’époque de la pax britannica[xi]. Les États n’on jamais dans l’histoire eu autant de moyens de contrôle sur leurs frontières terrestres, maritimes et aériennes. Les guerres et leur nombre de victimes n’ont jamais été autant réprouvées et peut-être en valeur absolue moins nombreuses que durant d’autres époques historiques. Les droits des individus, la protection des minorités et la justice sociale sont aujourd’hui, sinon des normes globales ayant une réalité concrète, du moins des normes largement diffusées qu’aucun État ne peut publiquement se targuer de violer. Qu’est-ce qui fait alors que la souveraineté est aujourd’hui autant questionnée et mise en cause ? Et par qui l’est-elle ? Gourevitch et al. (2007) nous ont présenté les membres de cette alliance non-sacrée des septiques de la souveraineté absolue des États. On pourrait présumer sans certitude que cette alliance est majoritairement composée par ce que (Keck et Sikkink 1998) appellent les ‘’réseaux plaidants’’ et ce que Haas (1992) surnomme ‘’les communautés épistémiques’’. Ces coalitions, souvent hétéroclites, avec une vision du monde, des croyances de principe sur l’égalité, la justice et la paix et des croyances causales sur la manière d’atteindre ces valeurs sont disséminées partout dans le monde et n’acceptent pas les défaillances des États et leurs échecs à réaliser le bien-être de leur population. Pour eux, à tort ou à raison, la souveraineté est une entrave à l’action, un obstacle à la réalisation des idéaux de justice et de paix. Sans leur donner le pouvoir politique, ce qui serait aller contre leurs propres croyances sur la responsabilité et la reddition de compte, une solution serait de créer des structures internationales fortes et délibératives, qui seraient des forums d’échange, de négociation et de décision sur les problème du monde où siégeraient les États au côté de ces groupes transnationaux. Cela ne reviendra pas à transférer le pouvoir des États à ces nouveaux acteurs, mais de réfléchir à une nouvelle configuration qui n’exclurait pas l’État mais prendrait compte de l’émergence d’une nouvelle forme d’action politique. Ces structures existent déjà en grande partie. Il s’agit de les renforcer et en amender les mécanismes de délibération.

Notes

[i] Bull (1977) avait identifié l’équilibre du pouvoir, la guerre et la loi internationale comme les principales institutions permettant l’instauration d’un ordre international dans ce qu’il appelle la société des États.
[ii] Bull (1977) distingue d’abord entre la justice ‘’générale’’ équivalente à la moralité et la justice ‘’particulière’’ qui s’intéresse à un traitement équitable et non-discriminatoire dans les relations entre États. Il distingue ensuite entre la justice ‘’substantive’’ et la justice ‘’formelle’’ signifiant l’égalité devant la loi. Il faut, selon lui, aussi distinguer entre la justice ‘’arithmétique’’ et la justice ‘’proportionnée’’; entre la justice ‘’commutative’’ et la justice ‘’distributive’’. En bref, en relations internationales, parler de justice tout court n’a pour lui pas grand sens.
[iii] Cité dans Hinsley (1986).
[iv] Nous avons parlé de la présence militaire consentie ou forcée. De manière plus agressive, la souveraineté des États-nations, ou des États de façon générale, fut en certaines circonstances historiques complètement pulvérisée avec ou sans le consentement de ce qui était considéré la communauté internationale (nous pensons à la partition de la Pologne par deux fois, celle de l’empire Ottoman ou celle de l’empire Austro-hongrois.) Inversement, des revendications d’ordre nationaliste ont aussi donné lieu à des violations de la souveraineté d’États reconnus par la communauté internationale dans leur intégrité territoriale (l’exemple du Kosovo est le plus récent. Celui du Timor-Oriental est un peu moins récent. Celui de l’annexion de l’Autriche et des territoires à majorité germanique de la Tchéquie par l’Allemagne Nazie est plus ancien.’) Voir Watson (1992) pour plus de développement.
[v] Keck et Sikkink (1998) parlent de réseaux plaidants (Advocacy Networks) et montrent comment en défendant des idées et en propageant des valeurs ils en viennent à améliorer l’information du grand public, à influencer les gouvernements et changer leurs pratiques de souveraineté. Haas (1992) parle lui de ‘’communautés épistémiques’’ et montre comment des réseaux de professionnels du savoir qui partagent des croyances causales et de principe peuvent agir sur les constructions que les États se font de leurs intérêts. Les deux groupes sont différents, mais leurs actions complémentaires. Nous y reviendrons.
[vi] Nous avons précédemment présenté comment Kant était dogmatiquement attaché à la souveraineté des États. Son idée de la paix perpétuelle est un télos poursuivis par l’agence des États et non celui des individus qui doivent en tout temps demeurer fidèles à l’État. Voir Doyle (1983) et Franceschet (2002)
[vii] Certains, beaucoup même, pensent que l’État dans notre monde globalisé n’a plus les moyens d’exercer sa souveraineté surtout dans les affaires économiques avec le renforcement des acteurs économiques transnationaux et le mouvement sans frontières du capital. Peut-être la crise économique actuelle et l’appel à un rôle fort de l’État de la part de ceux mêmes qui en appelaient le retrait, donnera matière à réflexion et à révision de cette position que Susan Strange (1997) incarnait par son ‘’État-nation obsolète’’. Pour spectaculaire que cette crise peut être avec les réactions fortement médiatiques qu’elle a entraîné, elle n’est que le paroxysme de biens d’autres réactions des États contre des menaces perçues ou réelles à leur souveraineté ou intérêts nationaux. On citera, à titre d’exemple, la méfiance, voire l’hostilité, vis-à-vis des fonds dits souverains, les efforts étatiques pour la préservation des champions économiques dans le giron national, etc. Pour une discussion intéressante de l’autonomie de l’État, voir Rueschemeyer et Skocpol (1985).
[viii] La théorie de la ‘’paix démocratique’’ est, selon Levy (1988), l’une des rares lois empiriques en relations internationales. Selon cette théorie, deux États démocratiques ont moins de probabilité de se faire la guerre entre eux qu’avec des États non démocratiques sans pour autant signifier qu’ils soient moins belliqueux. Pour une revue de la littérature extensive sur la théorie, voir Chan(1997). Pour des études empiriques, voir Maoz et Abdolali (1989), Maoz et Russett (1993). Évidement, cette théorie et ses résultats empiriques sont critiqués par les réalistes.
[ix] Walzer (1978) discute longuement ce qu’est une agression et en exclut la guerre préventive qui est pour lui parfois légitime même en l’absence de menace directe. Des objections ont aussi été adressées à cette restriction de la définition de l’agression notamment en ce qui concerne d’autres formes d’agression économiques ou idéologiques.
[x] Walzer a été critiqué par Doppelt (1978) pour le conservatisme de sa théorie et le fait qu’elle est plus concernée par les droits des États que par ceux des individus. Ce n’est pas le cas pour Lackey (1982) qui pense que la possibilité que Walzer offre au soutien d’un mouvement de rébellion majoritaire le place à gauche du droit international. Pour une réponse de à ses critiques, voir Walzer (1980).
[xi] Pour une intéressante discussion du sujet voir Waltz (1999).


Bibliographie

Allison, Graham T. 1969. "Conceptual Models and the Cuban Missile Crisis." The American Political Science Review 63(3):689-718.
Aron, Raymond. 1962. ‘’Paix et guerre entre les nations.’’ Paris: Calmann-Lévy.
Ashley, R.K. 1988. "Untying the Sovereign State: a Double Reading of the Anarchy Problematique." Millennium 17(2): 227-262.
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Souveraineté, Paix et Justice (2)

Guerre/Paix et Souveraineté

Historiquement, la guerre est antérieure à l’État et sa souveraineté. La souveraineté, en ce qu’elle signifie comme autorité unique, a même été imaginée pour mettre fin à la guerre interne entre les différentes communautés politiques segmentaires et pour codifier les règles de conflits entre les communautés homogènes. La guerre moderne est, paradoxalement, comme l’observait Aron (1966), intimement et intégralement liée au principe de légitimité et par extension son corolaire de souveraineté.

Une souveraineté ‘’guerrière’’?
La guerre, ou l’agression contre un État souverain, est le crime par excellence entre États et contre la paix, ‘’the only crime that states can commit against other states: everything else is, as it were, a misdemeanour.’’ (Walzer 1977). C’est ce que Hobbes et Thucydide appelaient une ‘’nécessité de la nature’’. Nonobstant le ‘’réalisme’’ de Clausewitz qui la considérait une ’’continuation de la politique par d’autres moyens’’ et donc un choix qui, une fois consenti, ne devrait connaître de limite que celle de la force brute; la guerre est souvent aussi une tyrannie imposée, un enfer (Walzer 1977).
Avant de faire l’objet d’approches diverses des relations internationales (‘’rationalistes’’ ou ‘’reflectivistes’’), la guerre, ses causes et sa permanence (contribuant à faire du champ des relations internationales ce que Wight (1966) appelait ‘’the realm of reccurence and repetition’’) a aussi tout normalement suscité l’intérêt de la pensée moderne. Au-delà des ‘’réalistes’’ (Machiavell, Hobbes, Bodin, etc.) qui y voyaient une conséquence matérielle de la nature humaine assoiffée de pouvoir et de domination, Hegel, par exemple, y voyait, déguisée sous des relents stratégiques ou utilitaires, une ontologie, un ‘’désir’’ (lacanien) de l’affirmation de l’unité et de la solidarité de Soi (Shapiro 1997). La guerre pour lui, plus qu’une conséquence de la nature de l’homme, est une ‘’nécessité’’ de la construction de l’identité unitaire sans exclusion in fine de l’altérité[i]. Kant quant à lui, tout en reconnaissant la guerre comme conséquence logique de l’anarchie créée par l’autonomie et la souveraineté des États, en rejetait pourtant la nécessité la mettant en relation dialectique avec la paix. Pour lui, la paix perpétuelle est une épistémologie, une condition de l’action éthique. L’histoire nécessitant une fondation épistémologique, il faudrait la penser en termes téléologiques incarnés par la paix escomptée et menant à travers l’agence des États vers ‘’l’asociabilité sociale’’ (Doyle 1983).
La pensée contemporaine, dans sa ‘’long road’’ vers une théorie des relations internationales (Hoffman 1955), n’avait pas moins consacré (souvent inspirée et influencée par la pensée moderne) à la réflexion sur la guerre et ses causes l’essentiel de son attention. Très souvent, la souveraineté n’était pas très loin. Morgenthau (1948), le père fondateur de la ‘’science’’ des relations internationales, en postulant que les hommes politiques ‘’think and act in terms of interest defined as power’’ identifiait la politique comme une sphère autonome et spécifique de l’action, une réalité à part qu’il importe de comprendre afin de théoriser. “The essence of international politics is identical with its domestic counterpart, a ‘’symmetry“ modified only by the different conditions under which this struggle takes place in the domestic and the international spheres” (Williams 2004). Et c’est justement la guerre, règle propre au champ international, qui le réduit à un champ de coercition dans une opposition ‘’Schmittienne’’ entre amis et ennemis où la souveraineté se réfère uniquement à la capacité de prendre des décisions[ii]. La guerre dans un tel monde est une permanence et ‘’There can be no permanent international peace without a state co-extensive with the confines of the political world…[but] a world community must antedate a world state.’’ (Morgenthau 1948).
Cette symétrie entre les sphères domestique et internationale se transforme dans l’approche réaliste rationaliste en une différentiation[iii]. Waltz (1959), réfléchissant sur les raisons de la guerre l’avait situé non pas au niveau de l’homme (comme le pensaient Augustine, Spinoza ou Niebhur), ni celui des États (comme le pensait Wilson ou les marxistes orthodoxes), mais dans ce que Rousseau appelait ‘’la troisième image’’[iv]. Dans un système déterminé par sa structure anarchique et l’interaction entre des États unitaires (et donc souverains[v]), ‘’there is no automatic harmony [and] among autonomous states, war is inevitable.’’ (Waltz 1979). L’obsession de survie des États, le règne du self-help et l’absence de confiance dans les intentions des autres font qu’ils ne conçoivent les gains dans leurs interactions que de façon relative et que le dilemme de sécurité est une constance du système (Grieco 1988 ; Jervis 1978). La guerre est ainsi le moyen de régler et de réguler la distribution des capacités entre les États, de maintenir ou de changer l’équilibre du pouvoir. Tous ces concepts de pouvoir, d’équilibre, d’hégémonie en relations internationales sont inintelligibles sans référence à la guerre, et par extension à son corolaire de souveraineté (Bull 1977).
Dans la tradition rationaliste néo-libérale qui accepte l’ontologie de l’anarchie et son postulat concernant la souveraineté des États (i.e. leur unité) (Grieco 1988 ; Jervis 1999 ; Glaser 1994 ; Keohane 1984), la guerre est une possibilité structurelle qu’il s’agit de s’efforcer à combattre en poursuivant la coopération. Les régimes, les institutions et les organisations internationales sont des moyens pour la dépasser en créant de la confiance, en limitant les coûts de transaction et en améliorant l’information (Keohane et Nye 1989 ; Keohane 1984 ; Oye 1985 ; Jervis 1978). En se focalisant presqu’exclusivement sur l’économie politique, domaine de l’efficacité et de la quête de la frontière de Pareto, les néo-libéraux analysent finalement un monde différent de celui des réalistes[vi]. N’en demeure pas moins que pour eux, la souveraineté des États, source de conflits potentiels, est aussi une nécessité pour agréger les préférences et forcer les engagements.
Enfin, dans certaines des approches dites ‘’reflectivistes’’[vii], la guerre (comme l’anarchie qui la provoque) est un construit des États de la même manière que la souveraineté, l’identité et les intérêts le sont au gré des interactions[viii]. La guerre est donc une règle intersubjective créée par le processus d’interaction entre les unités qu’il est possible de changer et de dépasser par une ‘’densité dynamique’’ dans un monde toujours sujets à d’incessants changements (Wendt 1992). Dans d’autres approches plus radicales (post-structuralisme), le questionnement de la fondation même de la souveraineté des États est le prémisse à toute tentative de remise en cause de l’anarchie du système et son changement (Ashley 1988). La souveraineté, fortement contestée par cette approche, est un événement aléatoire dans l’histoire de la modernité humaine et non pas une donnée subjective. Pour comprendre l’agence sans souveraineté, et par conséquent tout ce qui en découle comme l’anarchie et la guerre, il faut, selon eux, questionner non pas ce qu’est la souveraineté, mais comment elle a été formulée et dissertée à une époque historique donnée (Bertlson 1995).
Cette brève revue de la littérature internationale et de la pensée politique moderne avait pour but de montrer comment la guerre s’articulait avec la souveraineté et en quoi cette dernière représente un postulat majeur de la plupart des théories de relations internationales. En effet, d’une part, la souveraineté des États ‘’in a field in which almost everything is contested, seems to be one thing on which almost all of us agree’’ (Wendt 2004). D’autre part, la guerre est reconnue comme résultat potentiel -dont le risque est permanent- de la structure anarchique du système s’adossant à la souveraineté des États.

Repenser la paix, repenser la souveraineté?
La paix est en relation dialectique avec la guerre. Elle suit dans sa trajectoire conceptuelle, théorique et historique le même parcours que celui de la guerre. Sans aller jusqu’à dire que dans notre monde actuel, fortement interdépendant et globalisé, la guerre est obsolète ; la façon de la penser, de la faire et de la mettre à la disposition du politique a néanmoins beaucoup évolué durant les dernières décennies. Les grands massacres des deux guerres mondiales qu’a connues l’humanité, l’apparition d’armes hautement destructrices, la fraction idéologique sans doute sans précédent dans l’histoire de l’homme avaient déjà changé la façon de concevoir et de faire la guerre et celle de percevoir, d’analyser et de promouvoir la paix. La paix émergera petit à petit comme objet d’étude et de recherche normative à part entière (Burton 1964 ; Galtung 1985). À leurs débuts, et jusqu’à l’effondrement du mur de Berlin, les théories de la paix étaient stato-centriques, même si normativement antagonistes au réalisme dominant, et ne concevaient la paix mondiale qu’en la stricte observance de la souveraineté et de l’indépendance des États, couplée à un rôle fonctionnel renforcé dévolu aux organisations internationales. Il faut reconnaître que la souveraineté, en tant qu’idée et pratique, venait à cette époque de connaître sa seconde révolution avec le large mouvement de décolonisation (Philpot 2001). Néanmoins, pour encastrée qu’elle était dans les différentes chartes constituant le socle du droit international, la souveraineté ‘’extérieure’’ des États n’en était pas moins modérée par les aléas de la confrontation entre deux blocs idéologiques désirant malgré tout préserver un semblant d’ordre international. Le monde était alors divisé en des sphères de responsabilité (ou d’influence), des sphères d’abstention et des sphères où sévissaient des régimes fonctionnels circonscrivant le plein exercice de la souveraineté territoriale (Kratochwil 1986)[ix]. Après la fin de la guerre froide, et alors que ‘’force has become less important relative to other forms of influence in which the nation-state does not posess a monopolistic or even dominant position’’ (Haas 1979), l’on ne se contenta plus de considérer la paix mondiale en termes uniquement d’absence de la guerre (ou ce qu’on commença à nommer ‘’paix négative’’) mais aussi en termes de respect des droits individuels, de justice dans l’accès à un bien-être minimal ou de protection l’environnement (la paix ‘’positive’’). L’on commença aussi à parler plus de sécurité des personnes que de paix mondiale avec de nouvelles menaces de caractère différent de ce qu’il en était pendant l’après-seconde guerre telles le terrorisme dit global, la prolifération des armes de destruction massive ou le manque de ressources[x]. Cette ‘’obsession’’ pour la sécurité individuelle, définie dans son sens le plus large, n’est pourtant pas une nouveauté et participe de la même rationalité que celle qui a présidé à l’émergence de la forme nouvelle de ‘’gouvernement’’ au 18éme siècle (Hindress 1996). Ce processus que Foucault nomme ‘’gouvernementalité’’, et qu’il distingue de la souveraineté en ce qu’il a ses rationalités propres préoccupées surtout par la population, est survenu après l’effondrement des structures féodales et l’apparition de l’État avec son besoin de gouverner et d’être gouverné. La souveraineté donc, qu’on la considère comme réalité matérielle objective ou comme une construction intersubjective produite par un discours, a déjà survécu à ce choc frontal de l’ambition de ‘’conduire la conduite’’ de l’humain et de placer son bien-être au centre de ses techniques et pratiques (Sending et Neumann 2006). Qu’est-ce qui ferait qu’elle devrait céder devant un mouvement, certes envahissant, mais manquant de cohérence, de légitimité et de rayon circonscrit d’action ? On est enclin à penser comme Mitchell Dean (1999), ‘‘rather than displacing discipline or sovereignty, the modern art of government recasts them within this concern for the population and its optimization (in terms of wealth, health, happiness, prosperity, efficiency), and the forms of knowledge and technical means appropriate to it.’’

[i] C’est ainsi que la souveraineté, caractéristique immanente de l’État, atteint ‘’son effectivité caractéristique’’ dans l’état de guerre et de détresse (Plonton 1996).
[ii] Cette position réductrice qui exclut l’éthique et la morale dans les relations entre États, souvent attribuée à Morgenthau, est nuancée dans ses derniers écrits et par sa position vis-à-vis la neutralité scientifique qu’il égale à une irresponsabilité politique. Pour lui, toutes les constructions du monde social ne sont pas égales et ne peuvent être toutes étudiées d’une manière détachée. Voir Williams (2004) à ce sujet.
[iii] Dans sa théorie structuraliste des relations internationales, Waltz (1979) différentie la sphère domestique de la sphère internationale par l’existence d’une hiérarchie et une division du travail entre les unités constituant le système. Dans les relations internationales, les États ont la même fonction (celle de se préserver), et l’absence de hiérarchie crée l’anarchie de la structure.
[iv] C’est le célèbre ‘’niveau d’analyse’’ en relations internationales. Pour plus de discussion voir aussi, Singer (1961), Buzan (1995), Jervis (1976), et aussi Allison (1969).
[v] Waltz (1979) réduit la souveraineté des États à leur unité. Pour lui, comme pour Morgenthau, la souveraineté des États découle logiquement de leur unité et les États sont souverains du moment qu’ils définissent leurs propres intérêts y compris ceux d’être subordonnés à d’autres États. En résumé, pour lui, ‘’national politics is the realm of authority, of administration, and of law. International politics is the realm of power, of struggle, and of accommodation.’’ (Waltz 1979).
[vi] Jervis (1999) distingue en fait le réalisme ‘’offensif’’ du réalisme ‘’défensif’’ (ou ‘’contingent’’ selon Glaser (1997)) et montre que le dernier n’est pas si pessimiste sur la possibilité de la coopération.
[vii] Le qualificatif est de Koehane (1988). C’est de sa version soft (ou ce que Wendt appelle thin constructivism) qu’il s’agit dans cette partie.
[viii] De la souveraineté, Wendt (1992) dit que c’est une ‘’institution, and so it exists only in virtue of certain intersubjective understandings and expectations.’’ Cette définition ouvre la voie à un changement de ce que les États entendent par souveraineté par le hasard des interactions et des changements contextuels. Pour une intéressante critique de cette conception de la souveraineté chez Wendt et les constructivistes en général, voir Gourevitch et al. (2007). En 2004, en traitant l’État comme une personne avec des qualités organiques, Wendt attenue sa vision de l’État et de sa souveraineté s’attirant les critiques de constructivistes ‘’dures’’ et des post-structuralistes.
[ix] Pendant de longues années les deux grandes puissances, les É-U et l’URSS, maintenaient des bases militaires dans leurs sphères respectives de responsabilité. Si la présence soviétique était décrite à l’Ouest comme une influence néfaste, la présence de troupes américaines sur le sol de pays pourtant démocratiques était, par contre, décrite comme une nécessité sécuritaire et jamais, ou presque, comme une violation de la souveraineté. Le consentement par voie démocratique est pour quelque chose dans ce traitement différentié prouvant qu’un pays peut délibérément renoncer à sa souveraineté pour réaliser d’autres intérêts. Aujourd’hui, les États-Unis, après avoir légitimé leur invasion de l’Irak par une résolution des Nations-Unis, tentent de suivre la voie démocratique pour maintenir une présence militaire sur son territoire.
[x] Le rapport du PNUD de 1994 annonçait que la sécurité humaine ‘’is not a concern with weapon- it is a concern with human life and dignity…Human security is people centered.’’ Cité dans Gourevitch et al. (2007).

Souveraineté, Paix et Justice (1)

On ne commence, dit-on, à parler de souveraineté que lorsque celle-ci est mise en cause. Dans le monde dit globalisé d’aujourd’hui, la souveraineté essuie des tirs de partout et est souvent présentée, au mieux comme un concept obsolète et dépassé par la réalité du monde, au pire comme un obstacle à la paix et à la justice internationales. Dans ce travail, nous tenterons de jeter la lumière sur les paradoxes que la souveraineté, concept invoquant en interne l’ordre et la stabilité, entretient avec la guerre et l’injustice vecteurs de l’instabilité mondiale. Exposant ensuite certaines des approches qui se sont proposées de résoudre ou d’atténuer ces paradoxes, nous formulons la pensée que la souveraineté demeurera, jusqu’à ce que l’humanité et ses différentes communautés politiques puissent réinventer un ordre politique et social autre que celui qui place l’État au sommet de sa hiérarchie, une règle incontournable dans les relations entre États avec laquelle toute entreprise de paix et de justice internationale devra compter.

(Une bibliographie sur le thème, forcément non-exhaustive, sera proposée à la dernière partie de ce travail. Ce travail, une ébauche présentée dans un contexte académique, demeure évidement soumis aux règles de plagiat. Pour ceux qui déisrent le citer, laisser un commentaire avec l'e-mail pour recevoir la citation complète.)

Introduction

Peu de concepts en politique ont été autant débattus, questionnés et profondément remis en cause que ne l’a été le concept de souveraineté des États durant les dernières années. En effet, devant la complexité des problèmes contemporains, l’interdépendance économique, politique et sociale des États, l’apparition de nouvelles technologies qui ont -dit-on- révolutionnées les relations sociales et celles entre l’État et la société, l’apparition d’acteurs transnationaux et internationaux tentant de se superposer aux États et d’infléchir leurs comportements; pour cette multitude de raisons, il est aujourd’hui de coutume de penser le monde en révolution que l’on réduit génériquement, et à notre avis bien paresseusement, à ce processus qu’est la gouvernance globale (Rosenau et Czempiel 1992, Keohane 2001; Sending et Neumann 2006). Une frange de chercheurs en relations internationales et en philosophie politique réfutent néanmoins cette remise en cause du principe de souveraineté dans une posture que l’on peut résumer, en échos au célèbre aphorisme de Churchill, à l’argument que ‘’la souveraineté des États est la pire des formes de gouvernance à l’exception des autres.[i]’’ N’empêche que la souveraineté, jadis règle, valeur, institution sacralisées est de plus en plus dépeinte comme un concept immoral, démodé ou à dépasser[ii].

Le concept de souveraineté (comme tout autre concept) n’a de sens qu’en lien avec un monde phénoménal et ne peut acquérir une existence propre que face aux idées qui lui sont opposées ou dialectiquement distinctes (Gourevitch et al. 2007; Cox 1991). Dans le monde phénoménal, il y a un État dont l’interaction avec, et la distance par rapport au reste de la société, donnent sa forme à la communauté politique (Hinsley 1986)[iii]. D’aucuns (Rosenzweig 1991) attribuent à Hegel la paternité du concept de souveraineté en tant que caractéristique fondamentale d’un État légal et constitutionnel; c'est-à-dire ‘’organisé’’ (Ponton 1996). Pour lui, optant pour une ‘’théorie formelle de l’État’’ au lieu d’une ‘’théorie matérielle du gouvernement’’, c’est l’État qui fonde l’éthique sociale dont il assure l’affirmation et l’effectivité. Cette conception immanente de la souveraineté chez Hegel[iv] trouvera sa ‘’réforme’’ dans la pensée de Rousseau, Locke ou Kant. Pour ces penseurs, la souveraineté réside dans le peuple et celui-ci a le droit de se révolter si son gouvernement ne respecte pas ses droits individuels et ceux de la propriété[v]. En tant que ‘’principe abstrait désignant l’instance détentrice de l’autorité légitime’’ (Duhamel et Meny 1992), la souveraineté est donc cette forme de pouvoir reconnue dans une société donnée comme autorité finale et absolue[vi]. Dans sa variante ‘’interne’’ (Hinsley 1986), elle se réfère à la direction des forces de l’État par la volonté générale reflétée dans le contrat social (Rousseau 2005), et ne peut, Par conséquent, pour être bien circonscrite, être dissociée du contexte historique de son apparition et de son évolution[vii]. En l’occurrence, depuis la révolution française, Les mouvements politiques avaient pour obsession d’éliminer le fossé qui existait entre l’État et la société que ce soit selon l’option Hégélienne de l’absorption de la société par l’État ou celle marxiste de l’annihilation de l’État par la société (Hinsley 1886; Skocpol et al 1985, Rosenzweig 1991). Il en résulte, que si la souveraineté a émergé pour articuler à l’interne la sphère de l’État et la sphère de la société civile, sa remise en cause ou son abandon devra aussi en partie suivre ce même chemin.

Souvent décrit comme un paradoxe de la souveraineté (Franceschet 2002), si celle-ci implique au niveau domestique une autorité unique, elle réfère au niveau international à l’absence d’une telle autorité supérieure aux États et contrôlant leurs comportements (Gourevitch et al. 2007; Hinsley 1986; Waltz 1979). Cela constitue, selon Hinsley (1986), au contraire une antithèse logique; la souveraineté à ce niveau ne pouvant être logiquement invoquée qu’en face à d’autres entités n’appartenant pas à la communauté politique domestique. En effet, si elle est à l’interne un vecteur de l’éthique sociale et une cause nécessaire à la justice, la souveraineté s’avère dans ses dimensions ‘’externes’’ (Hinsley 1986), par l’anarchie qu’elle sous-tend (ou induit, ou organise), un élément d’injustice et d’instabilité aussi bien en interne qu’en externe[viii]. Et pourtant, la souveraineté, ce principe aujourd’hui tant décrié, a été autant aussi difficile à se faire accepter entre États qu’elle ne l’a été à l’intérieur d’une même communauté politique. Cette difficulté provenait au premier chef de la charge psychologique qu’elle véhiculait alors même qu’elle n’en était qu’à ses premiers balbutiements; et en second lieu de sa nature profusément polysémique malgré ce qu’elle véhicule en interne comme charge monolithique. C’est à la première difficulté que Krasner (2001) se référait en observant que déjà au 17éme et 18éme siècles, la ‘’souveraineté westphalienne’’[ix] a souvent été contestée et à plusieurs égards brisée lorsque les États intervenaient sous le prétexte de défendre les minorités religieuses. Il en a été de même pour les autres formes de souveraineté[x] qui n’ont, depuis l’apparition de l’État-nation, cessé de faire l’objet de violations et de contestations formelles ou pratiques. En résumé, pour Krasner (2001), répondant à ceux qui voient dans la globalisation, et ses avatars d’interdépendance économique et de mouvements transnationaux de plus en plus actifs, une menace à la souveraineté ou un appel à sa reconsidération en tant que principe immuable du système international, ‘’Sovereignty is a weak rather than a strong evolutionarily stable equilibrium; that is, it has not pushed out alternative strategies, but rather has lived with them.’’

Si l’on continue dans cette analyse basée sur un modèle de la communauté politique, de la métaphore et de l’analogie; un modèle considérant donc le paradoxe comme l’essence même de la politique (Stone 1997), le paradoxe souveraineté/anarchie ne sera certainement pas le dernier que nous rencontrerons sur notre chemin. C’est les autres paradoxes entre souveraineté, guerre, paix et justice que nous continuerons à explorer tout au long du reste de ce travail. Dans la première section, nous tenterons de mettre sous la lumière le paradoxe que la souveraineté entretient avec la guerre et la paix. La seconde section, celui qu’elle implique avec le concept de justice internationale. La troisième section sera dévolue à l’exposition de certaines réformes et théories tentant de résoudre, ou du moins atténuer, ces paradoxes. Nous conclurons par une réflexion générale et personnelle sur la réalité de la souveraineté aujourd’hui et son hypothétique destin dans un proche futur.

Notes


[i] David A. Lake dans Gourevitch et al. (2007)

[ii] Cette remise en cause du concept de souveraineté n’est pourtant pas récente même si elle a gagné en acuité et virulence ces dernières années donnant naissance à ce que Gourevitch et al. (2007) appellent ‘’l’alliance non-sacrée contre la souveraineté’’ comprenant aussi bien des conservateurs, des ‘’cosmopolitistes’’, des post-modernistes que des libéraux. Déjà en pleine seconde guerre mondiale et alors que le monde subissait de plein fouet l’effondrement presque-généralisé de la règle du respect de la souveraineté des États, Laski (1941) pensait ‘’[that] it would be of lasting benefit to political science if the whole concept of sovereignty were surrendered…it is at least probable that it has dangerous moral consequences.’’ (cité dans Hinsley (1986)). Plus récemment, l’ancien Secrétaire-Général des Nations-Unies Kurt Waldheim (1984) déclarait ‘’War syndrome is an inevitable outgrowth of the doctrine of state sovereignty.’’ Un autre Secrétaire-Général de l’ONU plus récent, Kofi Annan (1999) avançait il y a quelques années sa notion de ‘’deux souverainetés’’ visant à limiter la souveraineté des États en cas de violation des droits humains. Enfin, pour les Sprouts (1974), elle est l’alibi d’un ‘’tribalisme paroissial’’. Ceci n’est qu’un florilège censé rendre compte de l’attaque tout azimut contre la souveraineté de l’État. Pour plus de détails voir Gourevitch et al. (2007), James (1986) ou encore Gelber (1997).

[iii] Si l’État est une condition nécessaire à la souveraineté, la fin de la ‘’segmentation’’ de la société politique conséquente à la reconnaissance de l’autorité suprême qu’est désormais l’État, en est la condition suffisante. C’est ce que Hinsley (1986) a tenté de montrer en relevant que l’État, en tant qu’institution sociale, est antérieur à la règle de souveraineté (du moins dans l’Europe moderne). En utilisant ses mots, ‘’the concept of sovereignty will not be found in societies in which there is no state…[it] will not have appeared until a subsequent process of integration or reconciliation has taken place between a state and its community.’’

[iv] Que l’on retrouve aussi chez Hobbes et Bodin (tous influencés par les États de désordre dans leurs pays respectifs (Krasner 2001)), et que Hegel a distingué de la puissance, de l’arbitraire et du despotisme se rapprochant ainsi, selon certains (Ponton 1996), de la distinction entre ‘’l’essence de l’État’’ et ‘’la forme de gouvernement’’ chez Aristote. Hinsley (1986) met pourtant en garde contre de telles comparaisons. Pour lui, les concepts politiques ont des significations différentes selon les contextes historiques, et la conception de la souveraineté chez les Romains par exemple est différente de celle que l’on retrouvera plus tard dans l’Europe postmédiévale et chez les penseurs modernes.

[v] Il faudrait néanmoins nuancer la conception Kantienne de la souveraineté. Si, dans son ‘’traité de la paix perpétuel’’, il distingue la forme républicaine de gouvernement comme celle pouvant assurer la paix et la justice, sa doctrine de la souveraineté est souvent taxée de dogmatique en ce qu’il ne conçoit, dans sa théorie morale de la justice, la réforme du gouvernement que progressive et venant d’en haut. Pour une discussion sur l’ambigüité de la souveraineté chez Kant voir Franceschet (2002).

[vi] La relation entre la souveraineté et le pouvoir est tout aussi dialectique que pourrait l’être celle entre la souveraineté et d’autres principes ou concepts de la théorie politique (comme la guerre ou la justice que l’on tentera d’exposer plus loin). En effet, pendant longtemps, le pouvoir, en tant que concept central de la politique, a été appréhendé sous le prisme de la souveraineté et de la légitimité. Cela va de Machiavel jusqu’à la tradition Hobbesienne ou Lockéenne, avant de prendre fin avec l’avènement de la révolution behavioriste en science sociale et plus radicalement avec la généalogie Foucaldienne du pouvoir. Pour une excellente discussion sur le pouvoir dans la pensée politique moderne et chez Foucault voir Hindess (1996). Pour une brève mais riche synthèse de l’approche individualiste du pouvoir voir Baldwin (1979). Voir aussi Haugaard et Lentner (2006).

[vii] Pour une discussion détaillée de l’émergence de la souveraineté de l’État et son évolution- ardue et en tous temps réversible- théorique, formelle et pratique de l’empire romain à l’époque contemporaine en passant par l’ère médiévale, voir Hinsley (1986), Watson (1992) ou Krasner (2001).

[viii] S’il reconnaissait cette conséquence logique, Kant en rejetait la nécessité d’où sa proposition de réforme (Doyle 1983; Franceschet 2002). Nous y reviendrons. Rousseau critiquait la ‘’souveraineté westphalienne’’ et observait, avec une certaine amertume, que l’ordre social interne était maintenu par l’état de nature entre États souverains (Gourevitch et al. 2007).

[ix] Cette forme de souveraineté est associée au traité de paix de Westphalie qui mit en 1648 fin à la guerre de trente ans. Ce traité endossait le principe du cuius regio, eius religio et instaurait un régime de tolérance religieuse qui a en réalité peu à voir avec la souveraineté telle qu’entendue aujourd’hui. C’est en fait Vattel qui formalisa à la fin du 18éme siècle le principe de non-intervention dans les affaires domestiques des autres États. Nous utiliserons par commodité et cédant à une sorte de paresse collective le terme ‘’souveraineté Westphalienne’’ pour nous référer à la règle de non-intervention. Pour une discussion à ce sujet voir Krasner (2001), Watson(1992) ou Hinsley (1986).

[x] Krasner (2001) distingue, à côté de la souveraineté Westphalienne/Vattelienne, la souveraineté domestique (ou ‘’interne’’ selon la terminologie de Hinsley) dont on a parlé, la souveraineté de l’interdépendance se référant à la capacité des États à contrôler leurs frontières et la souveraineté légale internationale qui implique une reconnaissance mutuelle entre États basée sur l’égalité et la liberté.

Thursday, January 22, 2009

Adonis on Ghaza

Lorsque Adonis, ''libéral'' et parangon de la ''modernité'' telle que conçue par cette ''élite'' intellectuelle, s'adonne à une dénonciation aussi véhémente des massacres sionistes à Ghaza, de la lâcheté des régimes arabes allant jusqu'à une glorification du Hamas dans sa dimension nationaliste de résistance, on a le choix entre deux explications. Ou bien Adonis a perdu tout espoir d'avoir un jour le prix Nobel de littérature, lui qui en a depuis des années été à chaque édition un candidat autoproclamé s'y sacrifiant en celà au rituel de contrition publique consistant à renoncer à toute idée de panarabisme et à accepter l'illusoire paix d'Oslo. Sinon que les crimes d'Israel ont atteint une telle horreur qu'elle s'est alliéné les rares supporters de son intégration dans cet espace politicque que l'on nomme Proche-Orient.